L’autre finale de la Coupe du Monde 2022

Trois ans et demi avant la cérémonie d’ouverture au Qatar, la Coupe du Monde 2022 a officiellement débuté. Loin des radars et de l’agitation médiatique, les douze plus faibles nations de la confédération asiatique s’affrontaient dans un premier tour qualificatif aller-retour. Pour six pays, il en était donc déjà fini du Mondial 2022, tandis que les heureux élus ont eu le droit d’avancer un tour de plus, et d’entretenir un hypothétique rêve. Pour deux d’entre eux, le Pakistan et le Cambodge, le rendez-vous était encore plus symbolique eu égard du lieu de la rencontre retour : le Hamad bin Khalifa Stadium à Doha. Une finale avant l’heure.

« Ce match, c’est très simple. Si nous sommes éliminés, ce sera trois ou quatre nouvelles années sans football, et une nouvelle génération de joueurs sacrifiée. Mais si on se qualifie… » Shehzad Anwar lève les yeux au ciel. « On rentrera dans l’histoire, on rentrera dans l’histoire… Et on va le faire, inshallah ! »
Depuis la fin du dîner et la double assiette de desserts, le directeur technique national pakistanais est intarissable : dans deux jours, ce sera le match retour contre le Cambodge, victorieux 2-0 à l’aller sous un déluge et les hourras de la foule de Phnom Pehn. « On peut remonter, je le sais », rappelle-t-il, le sourire gourmand.

Cinquième nation la plus peuplée sur Terre avec plus de 216 millions d’habitants, le Pakistan présente paradoxalement l’une des pires sélections de football au monde, classée 200e sur les 211 membres de la FIFA, derrière les Samoa, Djibouti, Montserrat ou les Seychelles. « Pour gagner des places, il faut jouer des matchs, et qui veut jouer contre nous ? Personne ne veut jouer contre une sélection aussi mal classée, et vu qu’on a été suspendu de toutes activités footballistiques par la FIFA en 2017 (1)… » La remarque s’entend, mais quand même : de toute son histoire, le Pakistan n’a jamais dépassé la 142e place, pas plus qu’il n’a remporté un seul match de qualification à la Coupe du Monde !

“Le football existe au Pakistan, mais le problème, c’est que personne ne le sait ; il n’y en a que pour le cricket”

« Dans le groupe, j’ai des joueurs n’ayant presque jamais gagné une rencontre avec leur pays », poursuit le sélectionneur José Antonio Nogueira. « C’est pour ça qu’on doit toujours être positif. Il y a des joueurs traumatisés par les échecs passés et d’autres manquant de confiance en eux. Il faut faire évoluer ces mentalités, mais c’est un long processus. » En trente rencontres qualificatives au Mondial, le bilan est effectivement déprimant : 26 défaites, 4 nuls (contre le Sri Lanka en 2001, l’Irak en 2007, le Bangladesh en 2011 et le Yémen en 2015), 12 buts marqués et 117 encaissés…

Pour ne rien arranger à la tâche, la fédération pakistanaise est déchirée depuis des années par des luttes d’influence et de pouvoir, symbolisée par son président, Faisal Saleh Hayat. Il faudrait un livre pour parler de cet homme, des tentatives de Putsch, des affaires de corruption, des interférences politiques ou des journalistes boycottés pour ne pas saluer la glorieuse vision du bon président, mais un seul exemple suffit : pour préparer la rencontre face au Cambodge, deux entités autoproclamées « responsables du football pakistanais » ont monté une sélection avec entraîneur, joueurs et camp d’entraînement différents ! Un spectacle guignolesque, finalement jugé par la FIFA, qui a menacé des semaines durant d’exclure le Pakistan de la compétition et les a interdit de jouer à domicile ; d’où la délocalisation du match au Qatar.

C’est finalement l’entité de Hayat qui a été jugée « légitime », celle-là même se préparant au Bahreïn, aux frais de la fédération locale, qui rémunère aussi le sélectionneur brésilien du Pakistan, Nogueira. Pour être clair, c’est tout-à-fait clair ; comme le vote de Hayat pour le candidat du Bahreïn à la présidence de l’AFC, la confédération asiatique.

PFF

La fédération pakistanaise de football vit à l’ombre du cricket

FRENCH TOUCH CAMBODGIENNE

Au Concorde, l’un des cinq étoiles prisés de Doha, l’ambiance est différente. Dans le lobby de l’hôtel, l’intendant et le physiothérapeute cambodgiens préparent joyeusement le matériel pour la séance d’entraînement. « On ne manque de rien », sourit Thierry Bin, l’une des stars de la sélection. « Je savoure ces moments, sans me prendre la tête. Je sais ce que j’ai enduré comme galères pour en arriver-là. »

Ayant grandi à Aulnay-sous-Bois, en île-de-France, il rejoint le centre de formation de Strasbourg à l’adolescence, puis l’équipe de France des moins de 16 ans où il affronte l’Allemagne et la Turquie avec les meilleurs joueurs de sa génération comme Alexandre Lacazette. « Mais j’ai déconné… Je n’étais pas le plus sérieux pour faire simple (rires). » Adieu alors Strasbourg, le maillot bleu et les prémices d’une carrière. Thierry retrouve le domicile familial et démarre sa nouvelle vie, déjà ; il n’a pas encore 20 ans. « C’était un choc brutal, mais je ne voulais pas abandonner et j’ai pu compter sur le soutien de ma famille. »

Sa nouvelle vie est celle des footballeurs des divisions inférieures, ces centaines de joueurs bourlinguent d’un club amateur à une équipe semi-professionnelle, selon les blessures – fracture du métatarse le concernant -, les primes et les contrats de courte durée, espérant qu’un agent, un intermédiaire, un entraîneur ou le destin se manifeste un beau matin. « Un ancien international cambodgien avait le projet de monter une équipe de Franco-Khmers et faire des tournées là-bas ou en Thaïlande. Il a réuni des Franco-Khmers de toute la France, et on est parti. C’était un voyage énorme, entre potes, qui m’a permis d’avoir des propositions. »
En l’occurrence celle de Phnom Penh Crown FC, les lions rouges de la capitale, qui comptait déjà un Franco-Khmer, le défenseur Boris Kok, formé à Nancy. « On vivait ensemble, avec d’autres joueurs parfois, sauf qu’il n’y avait pas assez de lit ou canapé, donc ça arrivait qu’on dorme par terre (rires). J’en rigole maintenant, mais il fallait s’accrocher. On était logé et payé quelques centaines de dollars par mois, c’était à la dure. Mais on a bossé comme des tarés pour réaliser notre rêve. »

« On vivait ensemble sauf qu’il n’y avait pas assez de lit ou canapé, donc ça arrivait qu’on dorme par terre (rires). J’en rigole maintenant, mais il fallait s’accrocher. On était logé et payé quelques centaines de dollars par mois, c’était à la dure »

Un rêve pas forcément compris initialement par la famille des deux joueurs. « Ils ne voulaient pas que j’aille là-bas », appuie Boris Kok. « Ils me répétaient :’On n’a pas quitté le Cambodge pour que tu y retournes !’ Le discours de mes parents, et ceux des autres dans le même cas, c’était de vivre et faire de bonnes études en France afin d’avoir un bel avenir. »

Pour les mamans des deux joueurs, le retour est même inenvisageable. « Elle ne voulait pas que je vive au Cambodge, elle avait peur pour ma sécurité », explique Thierry. « Il a fallu du temps, mais au bout du compte, elle a vu que ce n’était plus le pays qu’elle avait connu. » Pour la maman de Boris, cela a même été une occasion de revenir, des décennies plus tard, sur la terre qu’elle avait fuie comme tant d’autres, victimes d’un pays ravagé par la guerre civile et le régime des Khmers rouges où environ 20% de la population a péri dans d’atroces conditions. « Elle est venue me voir, et s’est rendue compte qu’on pouvait bien vivre au Cambodge […] Au final, ça a été la maman la plus fière au monde de me voir porter le maillot du pays. »

Thierry Bin et Boris Kok

Thierry Bin et Boris Kok, deux Franco-Khmers ayant porté le maillot du Cambodge

PRENDRE SES VACANCES POUR REJOINDRE SA SÉLECTION

Si Boris Kok n’évolue plus en sélection depuis un certain temps, Thierry Bin est un habitué des listes, comme deux autres Franco-Khmers : Va Sokhtorn, cette fois absent, et Dani Kouch, un milieu offensif à la technique délicieuse faisant des démonstrations de « freestyle » dans les rues de la capitale. « C’est un artiste, bonne chance pour lui prendre la balle », rigole Thierry.

Son profil a séduit le nouveau sélectionneur, le Japonais Keisuke Honda. Honda, le joueur passé par le CSKA Moscou et Milan ? Oui, oui, celui-là même qui jouait cette saison en Australie, à Melbourne Victory ! Joueur, sélectionneur, c’est donc possible, mais avec l’aide de l’Argentin Félix Dalmas, présenté comme l’entraîneur, mais qui officie réellement comme adjoint et traducteur. « On travaille ensemble », commente-t-il laconiquement, avouant qu’il passe l’essentiel de son temps au Cambodge.
« Bon, ça suffira, on a besoin de concentration »
, peste-t-il en quittant la courte conférence de presse la veille du match. Une attitude interpellant l’ensemble des journalistes locaux et des membres de la FIFA, habitués depuis quelques jours à la bonhomie et l’accessibilité du camp pakistanais. « Personne ne s’intéresse à nous, donc si en plus on se prend pour des stars… » Hassan Bashir s’esclaffe.

Keisuke Honda est le sélectionneur du Cambodge bien qu’il évoluait l’an passé en Australie comme… joueur !

Le meilleur buteur de l’histoire du Pakistan (huit en vingt rencontres) prend le temps de répondre à tout le monde : médias, organisateurs, personnel de l’hôtel et surtout ses jeunes coéquipiers, avec qui il jongle entre les langues. « Je parle danois, anglais, pendjabi, ourdou (2) et je me débrouille en allemand, donc ça va », dit-il en remontant le cours de sa carrière et son enfance à Copenhague. « Je suis né ici. Mon père avait 25 ans quand il est venu au Danemark. Il cherchait une meilleure vie, surtout que la guerre sévissait au Pakistan. Il n’a pas été exactement un réfugié de guerre, mais dans le contexte de la Guerre Froide et les tensions avec l’Inde et l’Afghanistan, c’était tout comme. Avec ma mère, ils sont originaires de villages reclus et isolés à trois heures d’Islamabad et Lahore, deux des plus grandes villes du pays, donc ça a été un sacré changement de venir à Copenhague. »

Un changement pour le meilleur espèrent-ils, a minima pour leur progéniture. « J’ai eu une enfance heureuse. On n’avait pas beaucoup de moyens, mais on s’aimait. C’est ce qu’on essaye d’inculquer maintenant à nos enfants avec ma femme. » Études, football et foi, le quotidien de Hassan Bashir est un triptyque se répétant depuis ses jeunes années. « J’ai été professionnel jusqu’à mes 24 ou 25 ans ; j’ai même joué une saison en Thaïlande. Sauf que j’ai eu de graves blessures… Au Danemark, la seconde et la troisième division ne sont pas totalement professionnelles, donc j’ai dû bosser à côté tout en ayant entraînement trois ou quatre fois par semaine. »

Banquier le jour, buteur le soir, Bashir reçoit sa première convocation pour l’équipe nationale en 2012, pour un amical à Singapour, perdu 4-0. « Mon employeur a toujours été compréhensif avec la sélection, car je devais prendre mes congés à chaque match. Notre équipe n’a pas vraiment de joueurs professionnels, donc c’est toujours compliqué. »

Hassan Bashir, meilleur buteur de l’histoire du football pakistanais (Photo : SAFF)

PROFESSION PROVISEUR, HOBBY BUTEUR

Jugeant que le niveau des joueurs locaux n’est pas suffisant, la fédération pakistanaise s’est effectivement ouverte à sa diaspora, forte de près de huit millions de ressortissants dans le monde. « Quand j’ai récupéré le poste, il n’y avait rien. Absolument rien, pas une donnée informatisée, pas une fiche, rien », soupire le DTN Shehzad Anwar. « J’ai voyagé en Europe. Je rencontrais les joueurs et leur famille afin de les convaincre de venir représenter le Pakistan. Au début, c’était très compliqué, il n’y avait pas de sélection, rien du tout. Il fallait montrer notre crédibilité, notre projet et des mecs comme Bashir ont énormément aidé. C’est un modèle. »

A l’écoute de ces paroles, Hassan préfère en rire. « J’essaye d’être le meilleur être humain possible, rien de plus. Je suis quelqu’un pensant beaucoup, m’interrogeant sur ce que je pourrais faire, notamment au sein de ma communauté. C’est pourquoi j’ai quitté mon boulot, où je faisais pas mal d’argent, pour ouvrir une école. La situation politique au Danemark a beaucoup évolué ces dernières années, comme dans d’autres pays européens d’ailleurs – elle s’appelle bien Marine Le Pen en France (rires) ?

« Il y a des écoles réservées à la communauté musulmane au Danemark, mais cela tend davantage à éloigner les communautés qu’à les rapprocher. Quel intérêt ? Mon idée, c’est d’ouvrir une école insérant l’Islam dans le contexte danois »

Des politiciens pointent du doigt la communauté musulmane, jugée responsable de beaucoup de choses. Moi, ça m’attriste, mais je dois être réaliste et ne pas être aveugle au sein de ma propre communauté. Je vois qu’il y a des problèmes et des choses n’allant pas. Nous vivons au Danemark, et il y a des gens ne parlant pas le danois, ce qui est anormal […] Un autre exemple : il y a des écoles réservées à la communauté musulmane ici, mais cela tend davantage à éloigner les communautés qu’à les rapprocher. Quel intérêt ? Mon idée, c’est d’ouvrir une école faisant l’inverse : insérer l’Islam dans le contexte danois. On suit le programme national, à quelques exceptions près : les leçons d’anglais sont dispensés dès l’âge de 6 ans, et il y a des cours autour de l’Islam également. L’école est ouverte à tout le monde, mais l’essentiel des élèves provient des familles défavorisées de Copenhague, notamment de la communauté musulmane. »

Pour la prochaine rentrée, plus de 100 élèves sont attendus, et le gouvernement danois a officiellement approuvé et débloqué des fonds pour soutenir l’école. « Ma femme est professeure, mais elle ne travaille pas ici ; on essaye de ne pas tout mélanger. C’est un bel avancement. J’ai envie de pouvoir quitter ce monde un jour en ayant accompli quelque chose pour ma communauté. Je suis content de l’évolution, oui, mais c’est un long chemin, comme la sélection pakistanaise. » A une différence près : Hassan n’a plus besoin de demander des congés à son employeur. « Je suis le proviseur, donc je fais ce que je veux (rires) ! »

Yousuf Butt, le gardien titulaire, et le sélectionneur brésilien du Pakistan, José Antonio Nogueira

ATTENTATS ET DÉLOCALISATION

Jour de match. « Le coach nous a dit de faire attention à l’entame car ils risquent de mettre beaucoup d’intensité, mais on est confiant. Ils n’ont rien montré à l’aller, ils sont restés derrière », lance Thierry Bin, dont la vision n’est pas partagée par le sélectionneur pakistanais. « Ils marquent deux buts dans les dix dernières minutes, mais ils ne nous ont jamais mis en danger », s’emporte Nogueira. « Puis, on a eu une énorme occasion à 0-0… » Référence à une superbe remise de la tête de Bashir pour l’un des trois frères Nabi (3), Samir, seul aux cinq mètres mais qui a frappé sur le gardien cambodgien. « Une chance pareille… Il sait qu’il aurait dû la mettre, il n’a rien dormi le pauvre », glisse le DTN, qui donne rendez-vous le soir à l’Hamad bin Khalifa Stadium, l’enceinte verte et blanche du club local d’Al Ahli. « Ce sont nos couleurs, donc on sera presque à la maison. On espère que la communauté pakistanaise viendra nous voir cette fois. »

Sous-entendu plus que lors de la dernière campagne de qualification à la Coupe du Monde, déjà disputée hors du Pakistan, face à un Yémen dévasté par les débuts d’une guerre sans fin et également obligé de s’exiler loin de ses terres. « On a joué au Qatar, mais ça n’a pas été facile », se remémore Bashir, capitaine ce soir-là. Toujours capable du pire, les Pakistanais ont concédé un penalty au bout de…douze secondes, entérinant la malédiction : défaite 3-1 au final, malgré la réduction du score du proviseur. « On préparait le retour à Lahore, mais la veille, il y a eu un attentat en ville, deux bombes ont explosées… Il y a eu des morts (15), des blessés (plus de 70), un chaos général. La rencontre a été délocalisée par la FIFA pour des raisons de sécurité. »

« On préparait le retour à Lahore, mais la veille, il y a eu un attentat en ville, deux bombes ont explosées… Il y a eu des morts (15), des blessés (plus de 70), un chaos général… »

Au Bahreïn exactement, le 23 mars 2015, une date fatidique dans l’histoire du football pakistanais. « On a dû attendre plus de trois ans pour rejouer un match. Plus de trois ans sans équipe nationale… » Bashir se tait un instant. « Cette confrontation contre le Yémen, elle est forcément spéciale dans ma vie. Spéciale, car je ne savais pas si c’était la dernière fois que je portais le maillot de mon pays et aussi car c’était ma première campagne de qualification pour un Mondial. J’ai réalisé le rêve de tout gamin : porter le maillot de son pays pour un match de Coupe du Monde, en plus comme capitaine. Je m’en fous que ce soit un premier tour qualificatif. Pour moi, c’était la Coupe du Monde. Il n’y a aucun sentiment qui explique ce que j’ai pu ressentir même si, évidemment, chez nous, ça aurait été tellement plus fort. »

Un 0-0 plus tard, le Pakistan quittait la Coupe du Monde 2018 sans savoir s’il y aurait un lendemain. « On a attendu des années, mais on y est. Avec le match de ce soir contre le Cambodge, ce sera ma 21ème sélection, mais je n’ai joué qu’une fois à domicile et je sais très bien que ça risque de ne jamais arriver de nouveau. J’ai 32 ans… Si on est éliminé, la prochaine Coupe du Monde, ce sera sans doute trop loin pour moi. »

Drôle d’ambiance pour la finale de la Coupe du Monde 2022 du Pakistan et du Cambodge…

LA TVNI : TOUCHE VOLANTE PAKISTANAISE NON-IDENTIFIÉE DE QUARANTE MÈTRES

Bientôt 19h. La nuit enveloppe de ses chaudes volutes l’Hamad bin Khalifa Stadium tandis que résonne l’appel à la prière. Les fidèles convergent à la mosquée jouxtant le complexe sportif, sans savoir qu’à quelques mètres se dispute la première finale de la Coupe du Monde 2022. « Come on boys, come on », crie un jeune homme derrière le banc pakistanais.

Plusieurs membres du staff s’approchent de lui en l’enlaçant, puis regagnent le vestiaire. Ne tenant pas en place, il s’ouvre rapidement, dans un anglais parfait : « Je joue au Qatar, et j’ai pu m’entraîner avec eux ces jours [..] Jeune, j’ai été sélectionné avec le Qatar sauf que je n’ai rien ressenti de particulier. Je suis né ici, mais mes parents sont pakistanais. C’est con, mais quand je me suis entraîné avec le Pakistan, que j’ai mis le maillot d’entraînement… Mon cœur s’est emballé. Je ne dis pas ça pour faire genre, mais je savais que c’était le maillot de mon pays. »
Arrière droit poursuivant des études d’ingénieur, Saad Ahmed est venu supporter ses futurs coéquipiers, du moins en cas de qualification. « Si on passe, je serai peut-être sélectionné la prochaine fois. Si on est éliminé… Il n’y aura plus d’équipe nationale pendant des années, donc ce sera réglé. »

Pour éviter cela, il faut dompter la touffeur d’une soirée parsemée d’espoirs et surtout de tensions. « Calm down », répète Nogueira, suite à l’énième passe balancée en touche. Le polo déjà tâché de sueur, le sélectionneur pakistanais essaye d’apaiser son équipe, demandant le concours du directeur technique national, appelé pour crier des consignes en ourdou à certains.
De l’autre côté, Keisuke Honda est d’une sérénité implacable. Marchant nonchalamment devant son banc de touche, il applaudit régulièrement ses joueurs, sans mot dire, le costume et les chaussures immaculés. « On dirait qu’il va sortir en boîte de nuit », plaisante un membre du comité d’organisation.

José Antonio Nogueira, sélectionneur du Pakistan : « Ils sont petits et maigres, et j’ai des joueurs grands et bien bâtis, donc il faut en profiter »

En attendant une possible soirée à West Bay, Honda a quand même du souci à se faire. La stratégie pakistanaise s’organise. « Ils sont petits et maigres, et j’ai des joueurs grands et bien bâtis, donc il faut en profiter », confiait Nogueira la veille. « Gros pressing pour les empêcher de relancer confortablement, faire attention à leurs ailiers car ils savent combiner. Avec le ballon, il faut qu’on écarte : soit pour des situations de un-contre-un, soit pour centrer et mettre dans la boîte. De la tête, on doit tout gagner. » Ça, c’est pour la théorie. Dans les faits, le jeu pakistanais ressemble à une partie géante de saute-mouton, avec des défenseurs envoyant des pralines devant pour Bashir ou Adnan Mohammad, ailier virevoltant jouant en deuxième division danoise.

De là, l’objectif consiste simplement à se rapprocher de la surface cambodgienne à la faveur d’un dribble, d’un coup-franc, d’un corner ou, mieux encore, d’une touche. « Tout le monde devant », lance Nogueira suite à une touche obtenue à une trentaine de mètres des buts. S’avance alors Yaqoob Butt, défenseur central toisant les deux mètres et protégeant son frère cadet, Yousuf, le gardien. « Ils ont du caractère », pointe Saad Ahmed, qui traduit les quelques amabilités lancés par les frères à ses adversaires. « C’est compliqué à traduire, mais c’est une expression ourdou signifiant :’Je vais te montrer mon pénis sur le cul de ta mère !’ On dit ça en deux mots, mais on a aussi des insultes en un mot parfois. On est très créatif au Pakistan pour ce genre de choses (rires) ! »
Prenant une longue course d’élan, Yaqoob catapulte un missile dans les six mètres. Panique générale, finalement dégagée. Deux minutes plus tard, nouvelle touche près du poteau de corner et nouvelle TVNI, touche volante non-identifiée. Essayant d’écarter l’engin, le défenseur Ouk Sovaan s’aide du bras. Penalty.

Immédiatement, Hassan Bashir s’empare du ballon. Vice-capitaine habituel derrière le roc Zesh Rehman, premier britannique d’origine asiatique à avoir joué en Premier League (4), Bash a été nommé capitaine ce soir, comme il y a quatre ans face au Yémen où il avait déjà inscrit son penalty. « Il va marquer, c’est sûr », lance Ahmed en tribunes. « Il n’en a pas raté un hier à l’entraînement. Come on Hassan, come on… »

Respiration. Bashir recule de quelques pas. Plusieurs remplaçants se retournent, préférant se fier au bruit des quelques dizaines de Pakistanais essaimant les gradins. « En sélection, je dois toujours assumer. Contre le Yémen, c’était à moi de tirer, je m’étais préparé. Ce sera pareil contre le Cambodge. » Hassan s’élance… Pakistan – Cambodge : 1-0. « Come on boys, come on ! Come on ! Let’s do it ! Just one fucking goal ! », s’époumone Ahmed. Bashir, lui, s’agenouille sur la pelouse, priant au milieu de ses coéquipiers, mais sans se faire d’illusion ; Dieu seul sait s’il connaîtra une autre Coupe du Monde.

Tatouage d’Abdullah Qazi, défenseur pakistanais ayant traversé presque le monde entier pour venir ; Abdullah jouant dans un club amateur/semi-pro de Californie tout en travaillant à côté

THE BIG BOYS TEAM

Une dizaine de minutes plus tard, c’est encore Bashir qui enroule son défenseur avec un mouvement à la Shaquille O’Neal, la barbe en plus mais la précision du tir en moins. Même Honda observe la scène d’un œil inquiet, sans pour autant s’énerver ou changer sa stratégie sur les coups de pied arrêtés et les fameuses touches de Yaqoob Butt, qui décide d’envoyer ses bombinettes pour une remise en jeu à quarante mètres des buts cambodgiens ! « Longue balle, duels, il faut qu’on joue old school », commente Ahmed, rejoint par un professeur pakistanais habitant Doha : « Faut pas qu’on fasse compliqué, on ne sait pas faire. Regardez nos gars, ce n’est pas l’Espagne. Nous, on est The Big Boys Team ! »
Une équipe pas forcément très douée avec un ballon, mais assurément très bien nourrie depuis sa tendre enfance. « On mange délicieusement bien au Pakistan », renchérit le prof. « Chaque fois que je rentre, je dois faire gaffe. En plus, selon les régions, la cuisine varie et pfff. Les gens ont peut-être une sale image de notre pays, mais il ne faut pas croire ça. On est très accueillant et il y a plein de choses à découvrir. »

Contrairement au Cambodge, devenu une destination touristique prisée malgré un passé dictatorial et ensanglanté (5), le Pakistan ne se défait pas de ses plaies, toujours ouvertes. Attentats, conflit larvé et armé avec l’Inde, guerre sans fin à cheval sur le territoire afghan contre certains groupes talibans, incursion récente de Daesh, l’actualité est aussi riche que déprimante. « Demandez à Nogueira comment il se sent chez nous, comment il vit à Islamabad », grommelle Shehzad Anwar.

« Chaque fois que je rentre, je dois faire gaffe à mon poids. En plus, selon les régions, la cuisine varie et pfff. Les gens ont peut-être une sale image de notre pays, mais il ne faut pas croire ça. On est très accueillant et il y a plein de choses à découvrir »

« On a des soucis économiques et politiques, c’est certain, mais il y a une vie au Pakistan, notamment à travers le sport […] On attend plus du gouvernement à ce sujet, surtout que le nouveau premier ministre [Imran Khan] a été un grand joueur de cricket, donc il sait l’importance du sport chez les jeunes. A notre niveau, nous qualifier, c’est aussi faire un pas en avant pour notre jeunesse qui ne trouve pas de boulot et qui a besoin de croire en quelque chose. »

Le DTN poursuit ensuite sur la popularité grandissante du football à travers le pays, des tournois amateurs attirant des milliers de spectateurs au Baloutchistan, la région frontalière avec l’Iran, ou à Karachi, là « où on joue comme au Brésil, en formant des joueurs très techniques mais souvent frêles physiquement […] L’an passé, lors de la finale de la Ligue des Champions, il y a eu une panne de courant chez moi. Je sors, je vois mon voisin, et pareil. On a commencé à appeler tout le monde :’Où est-ce qu’il y a un poste de télé qui marche ?’ […] Finalement, on a fini dans une autre ville où il y avait un genre d’écran géant et des centaines de personnes assises pour regarder. On a tous profité du match, c’était magnifique. Les gens sont passionnés par le football étranger, surtout la Premier League. Pour l’anecdote, j’étais avec plusieurs internationaux pakistanais, et personne ne les reconnaissait ; – juste un peu sur la fin quand même. Dans d’autres pays, ça aurait fait un mouvement de foule (rires). »

Entre 60 et 80 pakistanais vivant au Qatar sont venus encourager leur équipe

PRIÈRES CAMBODGIENNES

De retour à Doha, la mi-temps arrive à temps pour le Cambodge, noyé par le pressing pakistanais, dont le jeu s’est nettement affiné depuis le but. « Ils étaient tellement nerveux… Ils avaient besoin de marquer pour se décoincer », juge Ahmed.
Privé de certains de ses meilleurs éléments composant la sélection de l’autre entité fédérale (le milieu Saddam Hussain ou le créatif Saadullah Khan), Nogueira a quand même réussi à présenter une équipe cohérente, orchestrée autour d’un des frères Nabi, Rahis, passé furtivement chez les U23 de Burnley. « Oui, mais il a été à Burnley. Combien de joueurs asiatiques ont été recrutés par une équipe de Premier League ? », interrogeait fièrement le directeur technique national, moins loquace au moment d’évoquer le club actuel de Rahis Nabi : Alvechurch, en septième division anglaise.

Quoi qu’il en soit, une minute trente après la reprise, Adnan Mohammad s’échine sur le côté gauche et décoche un centre puissant. Enferré par le marquage des deux centraux, Bashir parvient quand même à reprendre de la tête… Ça part fort, si fort que les remplaçants sortent d’un coup du banc de touche, prêts à courir sur la piste d’athlétisme adjacent la pelouse. L’action ne dure qu’un instant, au mieux une seconde, mais elle sépare une éternité : celle d’une équipe rêvant encore un peu sur la route 2022, et une autre abandonnée en plein chemin, sans savoir de quoi demain sera fait, la faute à Keo Soskela, le jeune gardien cambodgien, qui détourne du bout des phalanges le ballon en corner.
Se relevant directement, il harangue ses défenseurs, venus le féliciter. Nogueira, lui, se tient le visage entre les deux mains, immobile. Il reste une quarantaine de minutes, mais le ciel est tombé sur la tête du football pakistanais, et il n’y aura rien à y faire ; par la barbe de Bashir, cette prophétie est bien maudite !

Après l’heure de jeu, Sath Rosib, incontestablement le meilleur joueur du match, se fait oublier par Muhammad Raiz, un attaquant reconverti latéral gauche par Nogueira – « je n’avais pas trop le choix, nous n’avions pas vraiment de latéraux » -, et s’en va égaliser tranquillement, avant que Reung Bunheig ne marque dans les dernières minutes. Victoire 2-1 du Cambodge, bien aidé par la rentrée pleine de vice de Thierry Bin, qui a eu droit à son petit carton jaune. « Il faut se faire respecter sur le terrain par moment », rigole-t-il après avoir salué et s’être incliné devant les joueurs pakistanais en guise de respect. Une manière de résumer parfaitement un match pas très beau, mais définissant assurément le beautiful game.

Pour certains joueurs, cette rencontre face au Cambodge marquera sans doute la fin de leur aventure avec la sélection pakistanaise

(1) : Officiellement pour « interférence d’un tiers auprès de la fédération ». La suspension a été levée en mars 2018, même si rien n’a réellement changé, et surtout pas la corruption.

(2) : Le pendjabi et l’ourdou sont deux langues parlées au Pakistan, comme le pachto ou le baloutche.

(3) : La fratrie Nabi est née en Angleterre. Les trois frères sont tous passés par le centre de formation de West Bromwich. L’aîné, Adil, a évolué avec les U16 et U17 anglais. Il joue actuellement en première division grecque (OFI Crète), et n’a pas encore accepté les approches pakistanaises, a contrario de ses deux frères cadets, Samir et Rihas, qui arpentent les divisions inférieures anglaises ; actuellement la septième.

(4) : Formé à Fulham, Rehman est né en Angleterre d’une famille pakistanaise. Il a évolué pour les sélections anglaises jeune avant de répondre à l’appel du Pakistan au fur et à mesure qu’il descendait de division en club.

(5) : Plus de 6.2 millions de touristes internationaux ont visité le Cambodge en 2018 selon le ministère du tourisme.

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